« Transformer le multiculturalisme d’un défi en un atout » est l’un des thèmes phares de votre cours. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie concrètement et pourquoi c’est particulièrement pertinent pour les professionnels de la culture aujourd’hui ?
Transformer le multiculturalisme d’un défi en atout signifie dépasser l’idée selon laquelle la diversité culturelle ne serait qu’un élément à gérer ou à tolérer, pour la reconnaître comme une ressource essentielle enrichissant la pratique professionnelle. Concrètement, cela implique de reconnaître que l’origine culturelle de chacun influence sa perception de l’histoire, de la société et des institutions – y compris les musées – et que ces différences façonnent profondément les dynamiques de collaboration. Même dans des contextes où nous nous croyons « armés » pour gérer la diversité, travailler ensemble sur des projets communs peut se révéler complexe, car nos présupposés, nos lexiques et nos standards professionnels diffèrent souvent. Par exemple, remettre en question des termes tels que « la découverte » des Amériques montre que le langage porte une signification culturelle profonde, mais le vocabulaire n’en constitue que la surface : nos approches professionnelles, nos cadres éthiques et nos manières de produire des connaissances sont eux aussi culturellement situés.
Pour les professionnels de la culture aujourd’hui, cette question est particulièrement importante, car les musées et autres institutions culturelles collaborent de plus en plus avec des représentants de communautés dont les systèmes de connaissance, les valeurs et les modes de transmission de l’histoire ne correspondent pas nécessairement aux conventions académiques occidentales. Les savoirs autochtones, par exemple, mettent souvent l’accent sur les traditions orales, la compréhension spirituelle et la mémoire collective plutôt que sur la documentation écrite. Pour combler ces différences, les professionnels peuvent adopter des pratiques telles que saluer personnellement leurs partenaires, partager des repas ou accorder une attention au bien-être spirituel et physique de chacun : de petits gestes, mais significatifs, qui favorisent la confiance et une véritable collaboration.
En définitive, transformer le multiculturalisme en un atout implique de repenser les notions d’autorité et d’expertise, de reconnaître que les cadres académiques ne constituent pas la seule grille de lecture légitime, et de s’engager dans des partenariats qui respectent la profondeur des savoirs présents au sein des communautés autochtones. Cette approche permet non seulement d’enrichir les projets professionnels, mais aussi de faire des institutions culturelles de véritables espaces de respect mutuel, d’apprentissage et de partage du patrimoine.
Pour aborder le concept du multiculturalisme, vous accordez une place centrale aux perspectives autochtones des Amériques. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette approche et en quoi celle-ci peut-être être enrichissante ou stimulante pour les étudiants européens et internationaux ?
Notre approche accorde une place centrale aux perspectives autochtones des Amériques, car la colonisation n’a pas été un simple événement historique lointain : elle constitue le point de départ de profondes transformations mondiales qui ont façonné les sociétés occidentales et non-occidentales contemporaines, y compris nos économies, nos systèmes politiques et nos manières de penser. Les étudiants européens, et plus largement internationaux, apprennent souvent l’histoire selon une perspective eurocentrée, où la colonisation est présentée principalement comme un processus d’exploration, de commerce ou de construction des États-nations. En mettant les voix et les perspectives autochtones au premier plan, nous remettons en question ce récit et nous mettons en lumière les conséquences profondes de la colonisation : déplacements forcés de populations, ruptures culturelles et impacts durables sur les terres, la souveraineté et l’identité.
Cette perspective permet aussi aux étudiants de comprendre comment des concepts tels que la « frontière » ou l’idée de « désert » – notions centrales à la justification de l’expansion européenne – ont été construits socialement et idéologiquement. Ces idées ont servi à légitimer l’appropriation des territoires et des ressources autochtones et continuent d’influencer la pensée et les politiques occidentales de manière souvent invisible.
Pour les étudiants, se confronter à ces perspectives peut être à la fois enrichissant et exigeant. Enrichissant pour leur compréhension, car cela met en lumière la complexité et la diversité des expériences historiques et encourage une réflexion critique sur les rapports de pouvoir, la mémoire et les échanges culturels. Mais cela peut aussi être difficile, car cela les invite à affronter les dimensions plus troublantes de l’histoire européenne et à réfléchir à la manière dont ces héritages continuent de structurer nos sociétés contemporaines. En plaçant les voix autochtones au centre de notre enseignement et de nos visites de musées – des collections du musée du quai Branly-Jacques Chirac aux expositions telles que « 1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV » – les étudiants acquièrent une compréhension plus nuancée, empathique et globalement informée de l’histoire et du multiculturalisme.
Dans votre cours, vous combinez analyse historique et visites de musées contemporains – du Humboldt Forum à Berlin au musée du quai Branly-Jacques Chirac à Paris et au château de Versailles. Cette année, les étudiants EUCULTURE auront l’opportunité de visiter le château de Versailles, où vous êtes co-commissaire de l’exposition « 1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV ». Quelle est l’idée principale derrière cette exposition et comment cette visite aide-t-elle les étudiants à intégrer les perspectives et les valeurs autochtones dans les politiques culturelles institutionnelles ?
L’exposition « 1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV » est conçue autour d’un événement historique remarquable : à l’automne 1725, cinq délégués amérindiens de la vallée du Mississippi ont visité Paris et Versailles afin de négocier des alliances militaires avec le roi Louix XV. Ces délégués représentaient quatre nations – les Otoe, les Missouria, les Osage et la Confédération des Illinois – et leur mission s’inscrivait dans un contexte plus large, où la présence coloniale française en Louisiane reposait largement sur des alliances diplomatiques avec les nations autochtones plutôt que sur un contrôle direct.
La visite de l’exposition à Versailles permet aux étudiants de découvrir cette histoire dans le lieu même où ces échanges politiques et culturels se sont déroulés. Le château n’était pas uniquement un symbole du pouvoir royal français, mais aussi un espace où les alliances avec les peuples autochtones étaient reconnues, mises en scène et négociées.
Ce qui rend cette exposition particulièrement singulière est la collaboration étroite avec les nations descendantes. Notre travail avec les Choctaw, Quapaw, Miami, Peoria, ainsi que les consultations menées avec les Osage et les Otoe-Missouria, garantissent que les perspectives, les valeurs et les interprétations autochtones de ces objets sont au centre du projet. Par exemple, les objets rapportés en France aux XVIIe et XVIIIe siècles sont ainsi présentés non pas comme de simples artefacts, mais comme des vecteurs de connaissances, d’héritage et de mémoire. Pour ces nations, voir ces objets à Paris permet de renouer avec des savoirs ancestraux, des techniques artistiques et des récits historiques, tout en favorisant une revitalisation culturelle.
Pour les étudiants, visiter Versailles à travers cette exposition ne consiste donc pas seulement à apprendre l’histoire, mais aussi à observer concrètement comment les musées peuvent intégrer les voix autochtones et des approches éthiques dans leurs pratiques institutionnelles. Elle met en lumière les méthodes de commissariat collaboratif, l’importance de reconnaître la souveraineté des nations autochtones et la manière dont les collections peuvent servir de ponts entre des communautés séparées par des siècles de bouleversements coloniaux. Les étudiants peuvent constater directement la façon dont le passé éclaire les responsabilités actuelles en matière de politique culturelle, notamment le respect de la propriété autochtone, des systèmes de connaissances et des expériences vécues.
En ce sens, l’exposition transforme Versailles, d’un monument figé du pouvoir royal, en un lieu vivant de dialogue, où les alliances du passé résonnent avec les débats contemporains sur le patrimoine culturel, l’éthique des musées et l’entente interculturelle. Elle montre que l’histoire n’est pas seulement un objet d’étude, mais aussi un domaine dans lequel il est possible de s’engager collectivement, en invitant les étudiants à réfléchir de façon critique sur le rôle des musées et des institutions culturelles dans la promotion du respect, de l’échange et de la justice envers les communautés autochtones.
De nombreux musées européens abordent actuellement les questions de restitution, de représentation et de décolonisation. De quelle manière abordez-vous ces questions ?
Il s’agit d’une question complexe et sensible, que j’essaie d’aborder avec rigueur intellectuelle et conscience de mes limites. Compte tenu de ma formation, de ma profession et de mon origine culturelle, je ne peux pas prétendre produire seule une perspective entièrement non eurocentrée. En revanche, ce que je peux faire – et que je considère comme ma responsabilité – c’est travailler de manière critique sur les archives et les collections auxquelles j’ai accès, notamment les sources françaises, afin de comprendre comment et pourquoi ces collections ont été constituées, dans quels cadres politiques, sociaux et scientifiques[, et parfois selon quelles formes de violence.
Dans certains cas, cela implique d’affronter des réalités inconfortables, par exemple, comprendre ce qui a mené les scientifiques européens à exhumer des restes humains pour répondre aux exigences académiques. Ce travail archivistique n’est qu’une première étape : il doit être complété par une collaboration avec les communautés d’origine de ces collections.
Dans le cadre du projet CROYAN consacré aux collections royales d’Amérique du Nord conservées au musée du quai Branly-Jacques Chirac, nous avons précisément cherché à construire ce modèle. Avec le soutien de fondations en France et aux États-Unis, nous travaillons en étroite collaboration avec des nations autochtones souveraines, telles que les Choctaw, les Quapaw, les Seneca et d’autres encore. Cette collaboration n’est pas symbolique : elle implique des recherches conjointes, des analyses matérielles, une interprétation commune, et la co-construction d’expositions.
En ce qui concerne la restitution, je crois qu’il est nécessaire d’éviter des positions trop simplifiées ou idéologiques. Les collections ethnographiques sont extrêmement diverses. Certains objets ont été acquis par la violence ou dans un contexte colonial ; d’autres l’ont été par échange ou commerce. Chaque cas doit donc être examiné individuellement. Dans le cas des objets provenant de la vallée du Mississippi et conservés en France, les consultations menées avec des représentants amérindiens, dont les territoires d’origine se trouvent dans cette région, ont permis de parvenir à la conclusion partagée que beaucoup d’entre eux étaient des cadeaux diplomatiques, offerts à une époque où les nations autochtones jouissaient d’une autonomie politique. Cela n’efface pas le contexte colonial, mais enrichit et nuance le récit.
Ce qui a été particulièrement significatif pour moi, c’est que certains de nos partenaires autochtones ont exprimé que l’accès, la collaboration et les relations à long-terme peuvent parfois être plus transformateurs que le retour physique immédiat d’un objet. Un ritualiste, artiste et conservateur seneca, Jamie Jacobs, l’a très clairement exprimé : la question fondamentale n’est pas toujours le retour de l’objet lui-même, mais le retour des connaissances, des techniques et du savoir-faire ancestral. Si un objet est simplement transféré d’une réserve muséale à une autre, sans revitaliser les connaissances qui lui sont associées, alors peu de choses ont vraiment changé.
En même temps, je reste prudente quant à la manière dont les débats sur la restitution sont formulés en Europe. Parfois, ils risquent de reproduire une posture coloniale, comme si les institutions européennes se positionnaient encore en arbitres moraux. À mon avis, la question la plus urgente concerne aujourd’hui la souveraineté et les droits territoriaux des nations et peuples autochtones. La restitution ne peut se substituer à la résolution de ces enjeux structurels.
Sur le plan pratique, j’aborde les questions de décolonisation par la méthode : recherche sur la provenance, transparence sur les contextes coloniaux, partage d’’autorité dans l’interprétation, facilitation de l’accès aux collections, possibilité pour les objets de voyager à la rencontre des communautés, et construction de partenariats institutionnels durables. Pour moi, la décolonisation n’est pas une étiquette abstraite il s’agit d’un processus lent de rééquilibrage du savoir, de l’autorité et des relations.
En fin de compte, les musées peuvent soit perpétuer les asymétries coloniales, soit devenir des espaces de dialogue et de reconnaissance. J’essaie, dans mon champ d’action, de contribuer à cette seconde voie.
Paz Núñez Regueiro enseigne au CIFE dans le cadre du programme Joint Master in European Cultural Governance (EUCULTURE). L'entretien a eu lieu le 20 février 2026.