Mariam Sendali, consultante en énergies renouvelables chez 3E et une Ancienne du « Diplôme des hautes études sur la transition et la gouvernance énergétique globale » du CIFE, s'est récemment rendue dans les îles du Pacifique pour présenter les derniers développements dans le domaine des technologies énergétiques renouvelables. Nous étions intéressés d'en apprendre plus sur les défis spécifiques de la transition énergétique pour les îles du Pacifique. Et de savoir ce qu'elle a tiré de cet échange avec des participants des Fidji, de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française et de Wallis-et-Futuna, qui s'investissent tous pour progresser vers un système énergétique propre plus résilient et pleinement intégré.
Quels sont les enjeux spécifiques de la transition énergétique dans les Îles du Pacifique ?
La transition énergétique dans les Îles du Pacifique est confrontée à de nombreux défis, qu’ils soient sociaux, politiques ou techniques. Parmi eux : une dépendance aux importations de diesel, le manque d’expertise locale, la réticence des techniciens à adopter de nouvelles technologies, et à des réalités foncières particulières. En effet, la plupart des terres sont détenues selon des régimes coutumiers et nécessitent un consentement collectif (et souvent long) pour tout usage ou bail, ce qui retarde ou complique l’implantation de projets renouvelables. Sur le plan technique, les réseaux insulaires sont fragiles : les générateurs diesel actuels assurent la stabilité de fréquence du réseau, et sans solutions avancées (comme stockage, contrôle, modèles de microgrid, grid-forming inverters), l’intégration d’un fort pourcentage d’énergies renouvelables (EnR) serait impossible. En outre, le contexte climatique (cyclones fréquents, températures élevées, humidité constante et exposition saline) est exigeant et ajoute des contraintes à prendre en compte.
Quelles ressources avez-vous pu apporter à ce projet ?
Chez 3E, nous avons organisé en collaboration avec Green Overseas un atelier sur la transition énergétique des îles pacifiques à Wallis & Futuna. Mon rôle était d’apporter un regard technique mais aussi très accessible sur les solutions possibles pour les Îles du Pacifique. J’ai présenté un tour d’horizon des technologies renouvelables adaptées au contexte local (comme le solaire flottant en mer, l’éolien offshore, l’agri-PV, et potentiellement l’énergie l’houlomotrice) en expliquant ce qui est réaliste, ce qui est prometteur, en insistant sur les contraintes techniques et locales. J’ai aussi partagé des solutions de conception adaptées aux défis des installations solaires en climat tropical, parce que l’humidité, la chaleur et la corrosion saline changent beaucoup de choses sur le terrain. L’un des moments qui a le plus intéressé les participants, c’était ma session sur les grid-forming inverters et comment ils peuvent aider les réseaux insulaires à intégrer plus de renouvelables sans perdre en stabilité du réseau. On a aussi beaucoup échangé sur l’impact environnemental des projets éoliens ou hydrauliques, et j’ai présenté des pistes pour les réduire. J'ai aussi présenté les biocarburants et leur potentiel en analysant quelques exemples de biocarburants locaux (comme l’huile de coprah) qui peuvent aider les îles à gagner en autonomie énergétique.
Quelles technologies sont-elles mieux adaptées au contexte des îles ?
Au fil des échanges pendant le workshop, certaines technologies se sont vraiment démarquées pour répondre aux contraintes très particulières des Îles du Pacifique. Le photovoltaïque + BESS (Battery energy storage system) reste évidemment la technologie la plus pertinente. Ils ont un ensoleillement incroyable et le solaire est facile à déployer, mais il y a des défis derrière, comme la nécessité de concevoir les installations pour résister aux conditions climatiques.
Les BESS apportent la stabilité et le lissage de la production, mais plusieurs intervenants ont bien insisté sur leurs limites : gestion du vieillissement thermique, sensibilité au climat tropical, risques d’emballement thermique, et surtout la future question des déchets de batteries, très complexe à gérer sur un territoire éloigné des filières de recyclage. D’autres formes de stockage comme la STEP (pumped hydro), quand le relief le permet, ont été mentionnées comme une solution durable, même si elles restent limitées par la géographie des îles.
En résumé, les technologies adaptées ne sont pas juste celles qui “« fonctionnent bien sur le papier », mais celles qui s’accordent avec la réalité insulaire : un réseau fragile, un climat extrême, peu de foncier disponible, une dépendance au diesel qu’il faut réduire, et un besoin fort de fiabilité (surtout pour le secteur touristique de certains îles).
Quel est votre retour d’expérience sur le terrain ?
Le développement des EnR est très visible : par exemple les entreprises comme EEWF (Engie) et Vergnet Pacific ont déployé des centrales PV & éolien importantes, et la puissance installée des EnR progresse efficacement dans le mix local. Dans des îles où la consommation totale est faible, quelques MW peuvent représenter plusieurs points de pourcentage du mix, ce qui accélère fortement la transition.
On a aussi remarqué des dynamiques différentes selon les îles : à Fidji, par exemple, l’hydro (STEP) joue déjà un rôle très important ; certaines centrales historiques fournissent une part majeure de leur électricité. Dans d’autres îles comme la Nouvelle-Calédonie, le mix est encore différent : il y a du solaire, des biocarburants (notamment l’huile de coprah), mais aussi des défis logistiques ou d’échelle pour rendre tout cela durable et efficace.
Chaque territoire progresse à son propre rythme, mais l’ensemble des projets en cours, des initiatives locales et des orientations futures montrent que la transition vers la neutralité carbone peut être à la fois réaliste et mesurable. Toutefois, cette réussite reposera sur des choix technologiques bien pensés, des engagements politiques clairs, et d’une vraie coopération entre les îles (une dynamique qui se manifeste déjà aujourd’hui).
Quels éléments de vos études en transition énergétique au CIFE avez-vous pu mobiliser dans votre approche ?
Mon parcours dans le cadre du programme en transition énergétique globale et gouvernance du CIFE (Master in Global Energy Transition and Governance), a enrichi de manière significative mon bagage d’ingénieure en y ajoutant des compétences essentielles. Le programme m’a permis de développer une compréhension approfondie des enjeux politiques, économiques et sociaux de la transition énergétique, ce qui m’a donné les outils pour analyser des projets au-delà de la technique. En combinant cela avec mes compétences techniques en énergies renouvelables, j’ai pu contribuer de manière plus complète en intégrant non seulement les dimensions techniques mais également les dimensions institutionnelles, réglementaires et socio-économiques propres à chaque île. Cette double perspective a été très importante pour échanger efficacement avec les ingénieurs, les responsables des compagnies électriques et les décideurs politiques des différentes îles présents à l’atelier.